Si l’on regarde actuellement dans le métro, dans la rue, et à peu près partout, tout le monde semble posséder un iPhone, toutes versions confondues. Et pour cause, le cercle vicieux fait que le succès de ce smartphone pousse les opérateurs de téléphonie à le proposer à un prix ridicule, augmentant de fait son succès, et ainsi de suite. Dés lors, l’iPhone se trouve dans toutes les poches.
Les journalistes américains, Ira Glass et l’homme à l’origine du one-man-show « L’extase et l’agonie de Steve Jobs », Mike Daisey, ont réalisé un reportage pour l’émission This American Life, ayant pour thème les conditions de travail des ouvrier bossant pour les usines de sous traitance d’Apple. Ils commencent d’ailleurs le reportage par un dialogue assez hilarant avec un iPhone :
Ira Glass : Siri, where do you come from? (Siri, d'ou viens tu ?)
Siri Software : I, Siri, was designed by Apple in California.(J'ai été conçu par Apple en Californie)
Ira Glass : Where were you manufactured? (Où as tu été fabriqué ?)
Siri Software :I'm not allowed to say. (Je n'ai pas le droit de le dire.)
Ira Glass : Why? (Pourquoi ?)
Siri Software : Good question. Anything else I can do for you? (Bonne question. Que puis je faire d'autre pour vous ?)

La langue de bois du programme, si troublante et humoristique qu’elle soit, ne sert que de point d’entrée au reportage, car le fait que les iPhones sont « assembled in China », comme c’est indiqué au dos de ceux ci, est connu. Vous pouvez lire ici une retranscription de l’ensemble du reportage. Mais voici quelques détails, isolés par Framablog :
- La ville chinoise de Shenzhen est située là où la plupart de nos « merdes » sont fabriquées. Il y a 30 ans, Shenzhen était un petit village sur une rivière. Maintenant, c’est une cité de 13 millions de d’habitants — plus grande que New York.
- Foxconn, l’une des sociétés qui fabriquent les iPhones et les iPads (et aussi des produits pour un certain nombre d’autres entreprises d’électronique), possède une usine à Shenzhen qui emploie 430 000 personnes.
- Il y a 20 caféterias à l’usine Foxconn Shenzen. Elle servent chacune 10 000 personnes.
- Mike Daisey a interviewé une employée, à l’extérieur de l’usine gardée par des hommes armés, une jeune fille âgée de 13 ans. Chaque jour, elle lustrait des milliers d’écrans du nouvel iPhone.
- La petite de 13 ans a expliqué que Foxconn ne vérifiait pas vraiment l’âge. Il y a parfois des inspections, mais Foxconn est toujours au courant. Avant que les inspecteurs n’arrivent, Foxconn remplace les employés qui semblent trop jeunes par des plus âgés.
- Durant les deux premières heures devant les portes de l’usine, Daisey a rencontré des travailleurs qui lui ont dit qu’ils avaient 14, 13 et 12 ans (en plus de ceux qui étaient plus âgés). Daisey estime qu’environ 5% des travailleurs avec lesquels il a discuté étaient en-dessous de l’âge minimum.
- Daisey suppose que Apple, obsédée comme elle l’est des détails, doit le savoir. Ou, s’ils ne le savent pas, c’est parce qu’ils ne veulent pas le savoir.
- Daisey a visité d’autres usines de Shenzhen, se faisant passer pour un acheteur potentiel. Il a découvert que la plupart des étages des usines sont de vastes salles comprenant chacune entre 20 000 et 30 000 travailleurs. Les pièces sont silencieuses : il n’y a aucune machine-outil, et les discussions ne sont pas autorisées. Quand la main d’œuvre coûte si peu cher, il n’y a aucune raison de fabriquer autrement que manuellement.
- Une « heure » chinoise de travail dure effectivement 60 minutes — contrairement à une « heure » américaine, qui en général comprend les pauses pour Facebook, les toilettes, un appel téléphonique et quelques conversations. Le temps de travail journalier officiel est de 8 heures en Chine, mais la rotation standard des équipes de travail est de 12 heures. En général, la rotation s’étend jusqu’à 14-16 heures, en particulier lorsqu’il y a un nouveau gadget à fabriquer. Pendant que Daisey était à Shenzhen, un ouvrier de Foxconn est mort en travaillant 34 heures d’affilée.
- Les chaînes d’assemblage ne peuvent pas aller à un rythme supérieur à celui de l’ouvrier le plus lent, les ouvriers sont par conséquent observés (à l’aide de caméras). La plupart travaillent debout.
- Les ouvriers résident dans des dortoirs. Dans un cube de béton de 12 mètre de côté qui leur sert de chambre, Daisey compte 15 lits, empilés comme des tiroirs jusqu’au plafond. Un Américain de taille moyenne n’y tiendrait pas.
- Les syndicats sont interdits en Chine. Quiconque est surpris à monter un syndicat est envoyé en prison.
- Daisey a interviewé des douzaines d’anciens ouvriers qui soutiennent secrètement un syndicat. Un groupe raconte avoir utilisé de l’« hexane », un nettoyeur d’écran d’iPhone. L’ hexane s’évapore plus rapidement que les autres nettoyeurs d’écran, ce qui permet à la chaîne de production d’aller plus vite. L’hexane est également un neurotoxique. Les mains de l’ouvrier qui lui en a parlé tremblaient de manière incontrôlée.
- Certains ouvriers ne peuvent plus travailler, leurs mains ayant été détruites par ces mêmes gestes répétés des centaines de milliers de fois durant de nombreuses années (syndrome du canal carpien). Cela aurait pu être évité si les ouvriers avaient simplement changé de poste. Dès que les mains des ouvriers ne fonctionnent plus, ils sont évidemment jetés.
- Une ancienne ouvrière a demandé à son entreprise de payer les heures supplémentaires, et lorsque la société a refusé, elle est allée au comité d’entreprise. Celui-ci l’a inscrite sur une liste noire qui a circulé parmi toutes les entreprises de la région. Les travailleurs sur une liste noire sont fichés comme « fauteurs de troubles / agitateurs » et les compagnies ne les embauchent pas.
- Un homme s’est fait écraser la main par une presse à métal chez Foxconn. Foxconn ne lui a dispensé aucun soin médical. Quand sa main a été guérie, il ne pouvait plus travailler et a donc été renvoyé. (Heureusement, l’homme fut capable de trouver un nouveau travail dans une entreprise de menuiserie. Les horaires y sont bien meilleurs dit-il, seulement 70 heures par semaine).
- Cet homme fabriquait d’ailleurs les coques en métal d’iPads chez Foxconn. Daisey lui montra son iPad. Il n’en avait jamais vu auparavant. Il le prit et joua avec. Il raconta trouver cela « magique ».
Attention, deux choses sont à relativiser. Selon Nicholas Kristof, chroniqueur au New York Times, les « malheurs » de l’usine valent toujours mieux que les « malheurs » des rizières. Les ancêtres de la femme de Kristof sont originaires d’un village proche de Shenzhen. Il sait donc de quoi il parle. Selon Reuters, les employés de Foxconn travaillent pour 298,9$ par mois, contre 50$ par mois dans les rizières selon Kristof. La seconde chose, c’est que les gadgets électroniques actuels sont tous fabriqués dans des pays ayant des conditions de travail plus dures et des exigences salariales bien plus basses, quels qu’ils soient. Samsung, Apple, HTC, etc, pas, ou peu de différence. La différence, cependant, c’est que Apple fait des marges bien plus importantes sur ses produits que nombre de ses concurrents.
Dés lors, on peut supposer que Apple pourrait réduire ses marges, et revenir à des conditions de travail plus proches de celles légales aux États Unis.
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Crédit photo : Вася Артёмов (CC BY 2.0)